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De quoi le boycott de Boujenah est-il le nom ?

Tout récemment je me suis exprimé sur les réseaux sociaux autour de la polémique de Michel Boujenah. Suite aux nombreuses réactions, je propose une synthèse de mes réflexions à chaud ici sur mon blog pour ceux/celles que cela intéresse.

Le boycott de Boujenah pour servir la cause palestinienne ?

Ce 8 juillet, les médias ont commencé à relayer une information qui a retenu toute mon attention. L’appel au boycott du mouvement BDS «Boycott désinvestissement sanctions» à l’encontre de Michel Boujenah, l’humoriste d’origine tunisienne, accusé de soutenir l’Etat d’Israël.

Je ne suis pas particulièrement sensible à l’humour de Michel Boujenah, je lui préfère de loin feu Pierre Desproges. Mais le boycott d’un juif français d’origine tunisienne dans le contexte du conflit israélo-palestinien m’a interpellée au point de réagir sur les réseaux sociaux. Qu’a pu dire Michel Boujenah pour que son spectacle soit ainsi boycotté ? Que représente-t-il ? Et surtout est-ce que le boycott de son spectacle sert la cause palestinienne?

Quand aimer un pays devient répréhensible

Très vite les réactions fusent suite à ma publication.

Tout d’abord des personnes se demandent si ce boycott n’est pas le résultat des positions « pro-sionistes » de Michel Boujenah. Mais qu’est-ce que cela veut dire ? Je me suis alors demandée si je devais bientôt moi aussi m’attendre à être boycottée parce que j’ai des liens avec de la famille ou des amis en Israël? En quoi dire qu’on a un attachement à un pays est-il répréhensible ? Vais-je bientôt me retrouvée tondue ?

Il y a 1001 raisons d’aimer (ou pas) un pays. Un pays ne se résume pas à un conflit ou à un dirigeant. Je ne vois pas en quoi mon attachement au pays de ma mère et d’une grande partie de ma famille serait contradictoire avec un engagement pour les droits des palestiniens et la fin de la colonisation. Je suis née d’une mère israélienne, je parle hébreu couramment et j’adore ça, j’ai été biberonnée à la nourriture israélienne, j’ai passé la plupart de mes grandes vacances dans ma famille en Israël. Je me fiche de savoir si je suis sioniste ou pas. Pour moi ces mots sonnent creux ce dont je suis certaine c’est que je suis attachée à un pays où j’ai vécu au même titre que la Belgique où j’ai fait mes classes et comme Michel Boujenah par rapport à la Tunisie, je suis aussi attachée d’une certaine manière au Maroc où mes grands-parents maternels sont nés avant d’immigrer en Israël.

Pourquoi faudrait-il réduire la nature de son attachement à un mouvement politique? J’en ai marre de ces positions binaires. Je ne suis ni sioniste ni antisioniste. J’aime ce pays point barre. Ce n’est pas un choix. On ne choisit ni sa famille ni ses racines. Pour certains, c’est le yiddish ou le ladino, pour moi la madeleine de proust est du côté de l’hébreu, du houmous, des falafels, du schnitzel et autres borekas.

L’UPJB et le BDS

Il y a bien sûr une série de choses que je n’aime pas en Israël, je consacre une partie de ma vie à les dénoncer avec d’autres pour qu’un jour cesse la colonisation et l’occupation des territoires palestiniens. Il n’y a pas que le conflit israélo-palestinien qui m’interpelle mais aussi les injustices à l’encontre des autres êtres humains qui vivent sur cette portion de territoire.

Après avoir roulé ma bosse dans pas mal d’écoles et d’institutions juives, j’ai décidé de devenir membre de la seule organisation juive qui peut être considérée comme étant à gauche en Belgique, l’Union des Progressistes Juifs de Belgique (UPJB). Certaines autres organisations m’ont déçues, je n’y trouvait plus les valeurs de gauche qui me sont chères et d’autant moins lorsqu’il était question d’Israël. Mais tout cela est personnel et je n’ai de leçons à donner à personne, c’est ma perception des choses.

L’UPJB n’est pas un parti mais un lieu de débat, il n’y a pas de « ligne de parti » à suivre mais des questions qui font débat et évoluent en lien avec la réalité. Il n’y a pas de positions unanimes sur la question de BDS mais un spectre de positions qui vont de personnes convaincues par le bien-fondé de cet outil à ceux qui, comme moi, sont dans le doute et constatent les nombreuses dérives de ce mouvement et la confusion que cela entraîne. Une chose est sûre néanmoins, la décision pour l’UPJB d’adhérer (ou pas) à une action BDS se fait au cas par cas. Parfois suite à d’âpres discussions. Ces discussions ont lieu lors des Assemblée Générales et les gens comme moi (qui doutent) ont autant leur mot à dire que les autres.

J’ai de nombreuses raisons de douter et je ne vais pas rentrer dans le détail ici mais disons que je trouve le message BDS de moins en moins clair, le tout dans un contexte où les thèses complotistes font fureur notamment auprès des jeunes. Un contexte très propice à un regain de l’antisémitisme. Disons aussi que je l’observe à travers les réseaux sociaux et que « l’affaire Boujenah » vient conforter mes doutes quant à la réelle portée de cet outil politique. Je ne pense pas que le gouvernement israélien d’extrême-droite actuel ait besoin de BDS pour diaboliser les juifs de gauche mais c’est sûr que la confusion du message et les nombreuses dérives n’aident pas les militants israéliens de plus en plus diabolisés, muselés et minorisés en Israël.

Mais il y a aussi et surtout les « dommages collatéraux » ici en Belgique et en Europe où de plus en plus d’ami.e.s artistes israéliens se disent victimes de discrimination. Certaines pièces sont refusées par des théâtres sous des prétextes fallacieux, un metteur en scène israélien… Certains artistes israéliens qui vivent en Europe sans aucuns subsides de l’Etat d’Israël n’obtiennent pas le prix tant espéré pour un documentaire engagé, on leur dira en off que c’est pour ne pas faire de promo à Israël…

Cet élargissement du boycott économique au boycott académique et culturel n’en finit pas d’entraîner la confusion et même si le « mouvement » se défend de cibler des individus, dans les faits c’est ce qui se passe de manière insidieuse. Michel Boujenah est la partie émergée de l’iceberg.

 

 

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