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Réflexions sur la géographie juive à Bruxelles

Que sait-on des changements de localisation de la population juive bruxelloise et de leurs significations ?

On apprenait récemment dans les médias qu’une école juive bruxelloise voulait déménager pour augmenter sa fréquentation. L’école en question est l’Athénée Maïmonide située dans le quartier de Cureghem à Anderlecht. Elle serait confrontée, depuis plusieurs années, à une baisse de sa fréquentation qui menacerait sa survie financière. Les responsables imputent cette baisse de fréquentation à l’insécurité croissante du quartier. Selon eux, les parents seraient réticents à y inscrire leurs enfants car ils craignent pour leur sécurité. Maïmonide est situé Boulevard Poincaré à proximité de la Gare du Midi. Or, ce quartier a constitué pendant longtemps un des quartiers de prédilection des immigrants juifs.

Ce constat nous amène à nous poser des questions sur l’évolution la population juive bruxelloise. Quelle signification peut-on attribuer à ces changements de localisation ? Comment a évolué la présence juive dans la société belge ? Quels sont ses liens avec les autres immigrations plus récentes ? Que restent-ils du passé d’immigration de la population juive bruxelloise ? Vaste questionnement… Je vais tenter ici d’apporter des pistes de réflexion plutôt que des éléments de réponse.

Population juive dans les quartiers bruxellois

Il existe en fait peu de chiffres permettant d’identifier et de localiser la population juive bruxelloise. Loin de moi, l’idée de souhaiter un dénombrement ethnique, je ne connais malheureusement trop bien les dérives potentielles de ce type de statistique. En Belgique, toute distinction selon la religion, la race ou l’origine est interdite dans la Constitution. Malgré cela, un recensement des juifs de Bruxelles a bien été effectué, en son temps, par les administrations locales bruxelloises. C’est précisément, cette forme de collaboration administrative qui a conduit des milliers de juifs vers la mort qui vient d’être reconnue par le bourgmestre de la commune de Bruxelles-ville[1].

Ainsi, l’analyse réalisée dans le cadre des recherches historiques sur la collaboration de l’administration bruxelloise aux déportations de juifs ont aussi mis à jour, outre la confirmation de la collaboration des autorités locales, la perception de la population juive de l’époque chez les mandataires politiques. Il en ressort que ce qui le comportement attribué voire reproché à la population juive des quartiers populaires d’Anderlecht en 1940 ressemble, à peu de choses près, à ce ceux reprochés à la population issue de l’immigration turque ou marocaines qui réside aujourd’hui dans ces mêmes quartiers.

Un extrait issu d’une synthèse d’un débat au conseil communal bruxellois relatif à l’immigration dans la capitale critique le comportement des ces immigrants juifs : le manque de soins des enfants, le problème de l’abattage rituel ou encore la concurrence commerciale. Les critiques fusent : “Il semble que quelques vieilles firmes belges […] spécialisées dans le commerce de la maroquinerie, ont vu leurs affaires péricliter parce que de nombreux artisans juifs […] alimentent le marché à des prix beaucoup plus bas”; “Depuis que les Juifs polonais ont pris [le commerce de la fourrure] en main, on ne fait plus à Bruxelles que la petite fourrure bon marché et la forte concurrence ne nourrit personne”; “De nombreux cafetiers ont perdu leur clientèle habituelle parce que les Juifs venaient trop nombreux dans leurs établissements. On [leur] reproche de ne pas parler la langue du pays, de se cantonner dans certains quartiers de la commune (où ils forment un véritable ghetto) et de ne pas assez frayer avec la population non-juive[2]

On y apprend aussi des choses sur l’importance, la localisation et l’occupation de la population juive dans les communes bruxelloise dans l’entre-deux-guerres. Au début du 20ème siècle, la population juive bruxelloise est estimée à 10.000-12.000 personnes. Ce chiffre va fortement augmenter en quelques décennies pour arriver 65.000 et 70.000 personnes en 1940 dont seulement 4000 belges. Constituée de plus de 90% d’immigrés économiques ou politiques, leur réalité socio-économique était la même que celle des immigrés marocains et turcs des quarante dernières années.

En ce qui concerne leur localisation, les juifs se répartissent dans deux zones s’étendant autour des gares du Nord et du Midi. Ils sont concentrés dans certaines communes comme Bruxelles-Ville, Schaerbeek, Anderlecht et Saint-Gilles[3]. Ils se regroupent dans certains quartiers formant de véritables enclaves ethniquement connotées freinant leur intégration au sein de la société belge[4].Ils sont essentiellement occupés dans le secteur tertiaire ainsi que dans de petites entreprises commerciales et artisanales.

Evolution et localisation de la population juive actuelle

A leur arrivée à Bruxelles, comme d’autres immigrations récentes, la population juive a installé ses quartiers notamment à proximité de la gare du midi dans le quartier de Curegem. De nombreux juifs travaillaient alors dans le commerce de gros au Triangle, dans l’industrie du textile ou dans la maroquinerie. L‘école juive Maïmonide, mais aussi la synagogue rue de la Clinique, les traiteurs casher et d’autres services de proximité répondaient alors à la demande importante d’une population spécifique.

Cette diminution de la demande du public de Maïmonide évoque les changements de localisation de la population juive à Bruxelles. Ces changements de localisation traduisent l’ascension sociale des juifs bruxellois.

Peu de juifs résident encore dans les quartiers populaires où leurs parents avaient élus résidence à leur arrivée à Bruxelles. Les juifs n’occupent plus les mêmes emplois et sont aujourd’hui bien ancrée dans toutes les strates de leur société d’accueil. Tout porte à croire que la population juive a migré de la première à la deuxième couronne en privilégiant le Sud de Bruxelles, comportement similaire aux milieux aisés. Depuis une décennie, on observe une tendance dans la population juive à la périurbanisation. Il semblerait que les nouvelles générations s’installent dans la périphérie bruxelloise des deux Brabants (Rhodes Saint-Genèse, Waterloo, Rixensart…) reproduisant ainsi le comportement de la bourgeoisie belge.

Le constat de la diminution de la demande des parents pour l’école Maïmonide amène à se poser d’autres questions, a fortiori dans le cas d’une relocalisation qui nécessiterait de pouvoir évaluer la « demande juive » en matière d’écoles et l’opportunité d’y ouvrir une troisième école dans le Sud de Bruxelles : comment à évoluer la population juive au sein de la société belge notamment dans ses choix d’école ? Quelle est la proportion de la population juive qui inscrit son enfant dans une école juive ? Quelle est le taux de couverture des écoles juives existantes dans le Sud de Bruxelles par rapport à la demande ?

[1] Les fonctionnaires communaux de l’époque ont contribué, en réalisant un recensement des juifs, à aider l’occupant allemand à mener à bien sa politique antisémite.

 

[2] DELPLANCQ T. ; in Bruxelles et la question juive ; Des paroles et des actes – L’administration bruxelloise et le registre des Juifs, 1940-1941 , CHTP-BEG – n°12/2003. Propos recueillis lors d’une réunion entre le Foyer israélite et le collège échevinal anderlechtois,

[3] DELPLANCQ T. ; in Bruxelles et la question juive ; Des paroles et des actes – L’administration bruxelloise et le registre des Juifs, 1940-1941 , CHTP-BEG – n°12/2003

[4] TASCHEREAU S., PIETTE V. ET GUBIN E., les commerçants étrangers à Bruxelles dans les années trente, CHTP-BEG – n°9/2001[/vc_column_text][/vc_column][/vc_row]

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